Dans le concert de louanges suscité par l’élection du 44ème président américain, tout esprit critique semble disparaître, comme si de l’ombre, les États-Unis retrouvaient la lumière, comme si la seule élection d’un homme de couleur, toute aussi symbolique soit-elle, redorait le blason de cette démocratie de l’oncle Sam, qu’il est si bon de décrier. Pourtant, qu’on se le dise, depuis le 20 janvier, la Maison Blanche n’abrite pas un sauveur.
C’est un scénario digne de l’une des meilleures fictions hollywoodiennes. Quoi que, dit en passant, on aurait sans doute trouvé les ficelles un peu grosses pour un tel blockbuster américain. Né d’un père Kenyan et d’une mère américaine sur la petite île paradisiaque d’Hawaii, à une époque où, dans certains États sudistes, le simple fait de regarder une femme blanche pouvait valoir la mort à un homme de couleur, le jeune Barack Hussein Obama n’a pas eu la vie facile. Délaissé par son père pour une bourse à l’université d’Harvard à deux ans seulement, bringuebalé d’Hawaii aux quartiers pourris de Djakarta dès 6 ans, puis de la banlieue chic indonésienne vers son île de naissance pour s’installer finalement chez ses grands-parents, le jeune homme se perd entre ses deux identités et sombrent dans la drogue et l’alcool. « Junkie, accro à l’herbe : en tant que jeune noir, voilà le rôle qu’on s’attendait à me voir jouer », expliquera-t-il plus tard. Un rôle qu’il refuse finalement pour obtenir une licence en sciences politiques à la Columbia University de New York. La suite, on la connaît : quatre ans seulement après être devenu le seul représentant afro-américain au Capitole comme sénateur de l’Illinois, il bat son adversaire républicain John McCain pour devenir le premier président noir des Etats-Unis. Le rêve américain est en marche et un court instant, on replonge dans les ascensions sociales que contait le cinéma américain des années 80. Avec un second prénom pareil, c’était pourtant loin d’être gagné !
Un contexte… favorable
Pour sauter les étages qui mènent au sommet, il aura grillé la politesse à Hilary Clinton, favorite des sondages. « Son éloquence, sa facilité à créer un lien avec le public l’a sans doute avantagée », explique Julien Tourreille chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM. Moins expérimenté, celui à qui on prédisait un avenir pour 2012 au sein du parti Démocrate n’aura pas attendu jusque là. « Barack Obama a apporté un vent de fraîcheur, il a su remotiver les électeurs ». Le taux de participation énorme et la victoire la plus large des Démocrates depuis 1964 en témoignent.
« La lassitude suscitée par l’administration Bush l’a également bien aidé. Il aurait sans doute eu plus de mal sans lui », précise Julien Toureille. Facile, en effet, de passer après un président dont la côte de popularité termine plus faible encore que celle de Nixon au moment de sa démission !
Positionné sur le thème du changement – une évidence – par son conseiller, ancien journaliste, David Axelrod, Barack Obama a également su éviter les clivages d’un Jesse Jackson qui arguait sur la culpabilité des blancs pour le ségrégationnisme. Une condition qui, en plus du vote des jeunes et des communautés, lui a permis de capter l’électorat des Blancs.
« Barack Obama a concrétisé l’idéal de Martin Luther King. Il a su marquer une rupture par rapport au baby-boomers en passant au-delà des clivages entre les conservateurs républicains et les progressistes démocrates ». Au risque de sombrer dans la démagogie ? « Il est certain que ses discours insistent plus sur la rhétorique que sur des propositions concrètes. A cet égard, Hilary Clinton maîtrisait sans doute mieux ses dossiers ». Pas suffisant toutefois pour devenir la première femme présidente.
« Les nuages vont s’évanouir… »
Mais la forme compte autant que le fond, si ce n’est plus, dans une course à la présidence. Même Michael Moore ou Noam Chomsky se sont laissé séduire par le grand orateur Obama. « Je l’ai soutenu comme le moins pire des deux », nuance ce dernier (1). « Dire qu’un tel miracle ne peut se passer qu’aux États-Unis, c’est juste le reflet du racisme occidental : la Bolivie a élu un président indigène pour la première fois depuis 500 ans et on en parle beaucoup moins ! ». Rabat-joie l’intellectuel libertaire à lunettes ? Dans certains pays comme le Canada ou la France, difficile malheureusement d’imaginer voir élire un premier ministre noir ou un président maghrébin. Alors, le rêve américain nourrit les fantasmes et il est impensable de ne pas apprécier le chemin parcouru.
L’histoire est si belle, parsemée d’anecdotes comme le peu d’intérêt d’Obama pour la politique, au départ, son idéalisme, sa préférence pour le milieu communautaire où il travaille comme animateur social pour 800 dollars par mois alors qu’une carrière confortable se dessine dans un grand cabinet financier. Qu’importe si sa femme gagne 325 000 dollars par an dans le même temps, qu’importe si lui aussi est passé par Harvard, a baigné dans cette culture… Cela nourrit les légendes, construit les mythes, justifie les tee-shirts, les posters et même… le salon de coiffure qui porte son nom au Soudan. Peut-on nous reprocher l’enthousiasme quand on s’endort le 19 janvier 2009 avec un président analphabète, manichéen et illuminé à la tête de la plus grande puissance mondiale pour se réveiller, quelques heures plus tard, avec un jeune homme beau, dynamique, intelligent, qui refuse d’agir trop vite et promeut le temps de réflexion nécessaire ? Un homme qui s’est opposé à la guerre en Irak, qui veut lutter contre le fossé énorme creusé entre les riches et les pauvres dans son pays, étendre la couverture santé, améliorer l’accès à la contraception, défendre le droit à l’avortement et l’union civile pour les personnes du même sexe. Comment résister, alors, à l’enthousiasme planétaire ?
« Les nuages vont s’évanouir, et alors, on le percevra tel qu’il a toujours été : une sorte de démocrate centriste, dans l’esprit de Clinton », prévient Noam Chomsky. Un constat que partage Julien Toureille « même si le ton va changer, il ne faut pas oublier qu’il sera surtout là pour faire valoir les intérêts américains. Au niveau national comme international, il va décevoir. Regardez juste en Afghanistan : il est partisan d’envoyer plus de soldats ».
Obama n’est pas une colombe
Certes, dès son intronisation, il n’a pas tardé à respecter ses promesses de fermer Guantanamo et d’interdire la torture comme méthode d’interrogatoire, mais ses premières nominations conduisent à une évidence : le Grand soir n’est pas pour aujourd’hui à la Maison Blanche, même pas une révolution de palais. Certaines têtes restent en place, comme le secrétaire à la Défense Robert Gates, ancien de l’administration Bush, d’autres, comme Emmanuel Rham, refont surface après avoir fréquenté les locaux sous l’ère Clinton et les va-t-en-guerre sont toujours en place sous les traits de Joe Biden et Hilary Clinton. Peut-être est-ce une stratégie pour obtenir l’appui nécessaire des Républicains au parlement sur certains dossiers ? Peut-être est-ce une manière de tuer définitivement l’opposition ou les concurrents, comme Hilary Clinton ? L’homme est fin stratège, tout reste possible, mais l’aile gauche du parti s’interroge.
« Diplomatiquement, il va faire comme Condoleezza Rice », prédit Noam Chomsky « quelques mots de diplomatie, puis la menace de la force ». François Brousseau, chroniqueur d’affaires internationales à Radio Canada, le confirme : « Il y a chez lui une persistance de l’esprit cow-boy et de la pensée magique qui l’accompagne : on tue les méchants, puis on aura gagné et le problème sera réglé. Ses déclarations de candidat (…) étaient même plus radicales, à l’occasion, que celles d’un George Bush ! » (2). Pour sauver le monde, il faudra donc attendre.
Le changement ? Quel changement ?
Même son de cloche du côté de ses promesses intérieures. En matière de santé, s’il veut améliorer le système, il ne remet pas en cause l’échec du privé. Malgré le peu d’impact que prévoient les économistes, il insiste pour baisser les impôts des classes moyennes, sa clientèle électorale. Quant à ses velléités de revoir l’ALENA, elles seraient moins affirmatives en coulisses.
Ajoutez à ces éléments son passé à faire campagne pour Clinton, un référentiel religieux catholique, baptiste, méthodiste qui le rapproche de Bush au rayon des culs-bénits au pouvoir, vous aurez les ingrédients pour doucher l’enthousiasme.
Mais le contexte intérieur et extérieur pourra toujours le servir pour expliquer qu’on ne change pas le monde en seulement quatre ans, et que l’héritage républicain, ajouté à la crise, était trop lourd à porter. Si pour l’instant, la « Obamania » ne flanche pas, à ce jeu-là, la symbolique ne suffit pas et seule son action comptera.
(1) « Noam Chomsky : regard critique sur l’Amérique ». Interview pour le Monde.fr, 16 janvier 2009. http://www.lemonde.fr/archives/visuel/2009/01/16/noam-chomsky-regard-critique-sur-l-amerique_1142592_0.html
(2) « Attention aux mirages ! ». L’actualité. Février 2009
Article publié dans l’édition de janvier-février du journal montréalais, L’Interligne .