Un carrefour giratoire en projet

23 juin 2009

Face aux plaintes répétées des automobilistes, le carrefour des rues Notre-Dame, Saint-Guillaume et Bay sera bientôt transformé par les Comtés Unis de Russell et Prescott.

« Les automobilistes ont fini par s’habituer à ce que personne ne respecte le cédez-le-passage. Certains prennent cette rue comme voie d’accélération pour rejoindre Saint-Guillaume et la 417. Même dans notre voiture de police, nous ne sommes pas toujours à l‘abri ! ». Pour enrayer le phénomène, Mike Fortier et l’équipe de la Police Provinciale Ontarienne ont donc décidé, il y a quelques mois, d’accroître les contrôles afin de faire respecter la signalisation en place. « Mon fils s’est fait prendre la semaine dernière. Résultat : une amende de 115 dollars et deux points de démérites ! », enrage Huguette Allard. « Certains disent qu’il faut accélérer, d’autres qu’on a la priorité, d’autres encore pensent qu’il ne faut céder le passage qu’à ceux qui viennent de la gauche… Personne ne connaît la règle, c’est à s’y perdre ! ». Mike Fortier trouve pourtant la signalisation assez simple « il faut juste que les automobilistes soient vigilants, qu’ils ralentissent, regardent, s’arrêtent même… Il n’y a qu’aux automobiles qui viennent de la rue Bay, à droite, à qui ils ne doivent pas céder le passage puisqu’ils ont un panneau « stop »».

Ce n’est pourtant pas l’avis d’Huguette Allard qui a donc décidé d’exprimer son mécontentement, à la police d’abord, puis auprès de la ville ensuite. « Tous m’ont dit que je n’étais pas la première à me plaindre », soupire-t-elle. « Nous avons effectivement déjà reçu plusieurs réclamations sur ce carrefour », confirme Jacques Lortie, Directeur de travaux Publics de la municipalité de Russell.

 D’ici un ou deux ans

Mike Fortier l’avoue tout de même : « il serait sans doute mieux de mettre carrément un stop ». Cette solution, envisageable, n’est pourtant pas dans l’air du temps. « En 2006-2007, une étude de circulation a été menée par les Comtés Unis identifiant un certain nombre de possibilités de modification », explique Jacques Lortie. « La solution retenue est celle du carrefour giratoire. C’est un choix onéreux, certes, mais c’est la dans la logique actuelle d‘éviter les feux qui créent des embouteillages aux heures de pointe, ne sont pas pertinents dans les heures creuses et conduisent à plus de pollution du fait de l’arrêt des véhicules ». Et comme la population de Russell est en croissance, la mise en place d’un carrefour giratoire prévient aussi pour le futur.   

Marc Clermont, aux Comtés Unis, assure que les plans sont prêts d’un carrefour giratoire, le premier dans Russell-Prescott, « un peu comme ce que l’on voit à Hull et à Gatineau ». Mais il faudra patienter. « C’est une de nos priorités, mais je ne peux pas encore vous dire si ce sera pour cette année ou la suivante ».

Alors, en attendant le début des travaux, les contrôles vont se poursuivre et les amendes aussi, sans doute. « Dans les deux dernières semaines, nous avons mis 25 charges » affirme Mike Fortier. « Je pense qu’il est toujours préférable de faire de la prévention plutôt que de la répression », soutient Huguette Allard. Mais avec également 9 avertissements au cours des quinze derniers jours, la police considère faire sa part d’éducation. 

Article publié dans l’édition du mardi 23 juin 2009, du journal ontarien Le Reflet.


Luc Polnicky, une vie à contre-courant

23 juin 2009

Après un accueil très chaleureux au salon du livre de Hearst, Luc Polnicky lancera officiellement son livre, « Luc Polnicky : Nager à contre-courant », samedi 27 juin à 15h au Centre de réadaptation de l’Hôpital d’Ottawa. Retour sur un parcours hors du commun.

600 livres vendus en seulement trois jours, il y a de quoi être fier. Mais au-delà des chiffres et de cet accueil très enthousiaste au salon du livre de Hearst où les lecteurs  faisaient la file pour recueillir son autographe, il y a surtout un cheminement. Pendant, cinq ans, Luc Polnicky a replongé dans son passé pour essayer de mieux se comprendre et s’accepter. « A 50 ans, je pensais être prêt » explique-t-il en souriant.

Dans l’appartement de sa mère, Pierrette, à Embrun, l’œil vif et pétillant de Luc témoigne de sa satisfaction d’avoir relevé le défi d’un livre et de sa nouvelle paix intérieure. « Ce livre est une biographie, mais aussi une thérapie. J’ai ressorti mes carnets secrets, recueilli les témoignages de mes frères et sœurs, de ma mère. Ça a été une période très difficile où j’ai dû rouvrir des portes, plonger dans mes souvenirs, revenir en arrière pour pouvoir avancer. J’ai repensé aux bons moments, mais aussi à ces temps difficiles pour ma famille et pour moi, comme ce soir de deuil, le jour de mon accident ».

En juillet 1979, ce jeune sportif qui rêve de devenir dentiste se brise le cou en plongeant dans une piscine. Tétraplégique à seulement 19 ans, il lui faut tout reconstruire. Ses rêves, sa vie, ses projets, tolérer le fardeau d’un fauteuil roulant.

Pourtant, aujourd’hui, Luc s’estime choyé : choyé par le soutien de sa famille, par l’accueil de son livre et par une vie bien remplie.

Message universel

« Je me suis beaucoup livré dans ce livre car je veux qu’il puisse également aider les personnes victimes d’un accident et leur famille, mais aussi les autres qui traversent des périodes sombres dans leur vie. Je veux qu’elles comprennent qu’il ne faut pas lâcher, qu’il faut faire ce qu’on peu avec ce qu’on a, prendre les choses du bon côté », lance Luc.

Cette force de caractère, cette sagesse exceptionnelle, lui ont permis de ne pas baisser les bras. Malgré le handicap, il a donc poursuivi son parcours scolaire, décroché un  baccalauréat de psychologie et sociologie en 1985, puis une maîtrise en travail social à Carlton, trois ans plus tard. Pendant 20 ans, ensuite, il a accompagné les personnes victimes d’accidents cardio-vasculaires au Centre de réadaptation de l’hôpital d’Ottawa.

Ayant aujourd’hui pris un peu de recul par rapport à son poste de travailleur social, son livre lui permet d’entrevoir autre chose. « J’ai fait deux conférences auprès de jeunes de 9ème et 12ème année », raconte-t-il « ils ont été très enthousiastes puisqu’à la seconde, j’ai eu 55 auditeurs au lieu des 15 prévues ! Ils posaient beaucoup de questions sur comment réussir à normaliser sa vie lorsqu’on est en fauteuil ».

Le salut par l’éducation

Cette expérience lui a donné de nouvelles envies : écrire un autre livre, peut-être, et sûrement poursuivre ses conférences auprès des jeunes. « Lorsqu’on est jeune, on se sent invincible. Je pense que mon témoignage peut les aider à prendre conscience que même si ce n’est pas toujours le cas, si on peut avoir des moments difficiles, il faut garder espoir ».

Il s’en défend, trop humble sans doute, mais Luc pourrait également être pour ces jeunes un modèle. Un modèle parce qu’à force d’abnégation, à travers les hauts et les bas de son existence, il s’est construit. « Je mesure à quel point le fait de recevoir une éducation, de m’instruire, m’a aidé. Et je veux que les plus jeunes le comprennent : c’est l’école, et l’université ensuite, qui m’ont permis de pouvoir continuer à vivre dignement et de m’accomplir. Grâce à ça, j’ai pu trouver un emploi, avoir mon propre appartement, me payer une voiture que je conduis seul et développer une estime de moi. Cela m’a permis aussi de comprendre que je peux, moi-aussi, contribuer à la société. Tout cela m’a donné une raison de vivre et d’être ».

 Article paru dans l’édition du mardi 23 juin 2009, du  journal ontarien Le Reflet.


En direct de Tam-Tam Canada

29 mai 2009

 

Puisqu’il paraît que nous avons tous droit à notre quart d’heure de gloire, j’ai bien fait de changer de continent, puisque le Canada m’offre 10 minutes supplémentaires sous forme d’une interview pour Radio Canada International via l’émission Tam Tam Canada, animée par Raymond Desmarteau. 

Pour les fidèles lecteurs de mes basses oeuvres, il s’agissait d’un entretien au sujet de mes derniers articles sur la Santé et les immigrés, que vous retrouverez sur le site.

Pour écouter l’émission, cliquer sur le lien suivant et faire défiler les émissions jusqu’à la partie 1 du mardi 19 mai 2009 : http://www.rcinet.ca/rci/console/index.asp?langue=fr&idEmission=1930

Bonne écoute !


DÉLAI DE CARENCE : LA SANTÉ AU BANC DES ACCUSÉS

10 mai 2009

 

Véritable poil à gratter du ministère d’Yves Bolduc, la Coalition santé pour toutes et tous célébrait la Journée mondiale de la Santé 2009, mardi 7 avril, en rappelant devant les bureaux, du ministre que l’assurance maladie est encore loin d’être universelle au Québec. Pour s’en approcher, le docteur Amir Khadir, député de Québec Solidaire, déposait le même jour à l’Assemblée nationale une pétition demandant l’abrogation du délai de carence qui sévit dans la province depuis 2001.

Changez de ministre, changez la couleur politique de l’Assemblée, les réponses restent les mêmes. Mais que diable cache ce délai de carence pour que les gouvernements successifs, de 2001 à nos jours, s’entêtent dans leur choix et derrière une rhétorique qui, si elle n’était si grave, parviendrait à faire rire ? Harmonisation, peur du « tourisme médical »… De Rémy Trudel à Yves Bolduc en passant par Philippe Couillard, la soupe paranoïaque reste la même. Préparée il y a 8 ans, elle commence à dater. Pas très hygiénique tout ça !

Le 31 mai 2001, le gouvernement péquiste inspiré par une brillante idée de Pauline Marois trouvait la solution miracle contre les fraudes et la ruine du système de santé: les nouveaux arrivants et les travailleurs temporaires seront désormais soumis durant les trois premiers mois de leur domiciliation dans la province à un délai de carence avant d’accéder au régime  québécois de l’assurance maladie.

Pas très valeureux de mettre sur le dos des immigrants le déficit du système et les fraudes, mais que voulez-vous, ces derniers ne votent pas. Sur quels chiffres se positionne le ministère, quel rapport alarmant, quelle expertise ? Le néant. Si ce n’est un chiffre approximatif de 2 millions de dollars de perte par année, sorti du chapeau sans précisions, ni détails. Au regard des 25,46 milliards de dollars de budget pour la santé en 2008-2009, l’argument paraît léger pour pénaliser chaque année quelques 67000 personnes.  

Harmonisation vers le bas

« Les provinces voisines, l’Ontario et le Nouveau-Brunswick, pratiquaient déjà ce délai, tout comme la Colombie-Britannique. Il s’agissait d’harmoniser notre système », explique Marie-Ève Bédard, porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux, « pour éviter de payer pour une personne qui changerait de province », complète le ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles. Le Québec choisissant ses immigrants et donnant la priorité aux francophones, difficile d’imaginer des familles faire la longue démarche d’immigration auprès du Québec pour gagner immédiatement une province anglophone dont elles ne maîtrisent pas la langue. Et quand bien même, pourquoi ne le feraient-elles pas après les trois premiers mois ? Pourquoi alors ne pas imposer un an, deux ans… dix ans de vie sur le territoire pour accéder aux soins de santé ? « Pour quelques rares personnes qui quittent la province, ce sont tous les nouveaux arrivants qui sont pénalisés », s’indigne Rachel Heap-Lalonde de la Coalition Santé pour toutes et tous.

Pour Marc Lortie, responsable des relations aux médias à la Régie d’Assurance Maladie (RAMQ), la peur du « tourisme médical » est légitime car « le Québec possède l’un des régimes les plus généreux et universels du monde ». Du monde peut-être, mais pas du Canada puisque la Saskatchewan, notamment, ne pratique pas le délai de carence. Et pourquoi copier l’Ontario sur cette mesure mais pas sur la mise en place de cliniques communautaires gratuites, avec des médecins bénévoles, accessibles en cas d’urgence pour les personnes sans couverture ?

Sur ses gardes, le ministère rappelle que certains cas restent couverts en tout temps comme la violence conjugale, les soins de grossesse, les interruptions de grossesse, les infections dangereuses pour la santé publique… Il oublie de préciser qu’en guise de « tourisme médical », chaque immigrant est soumis à une visite médicale aussi chère qu’humiliante, effectuée par des médecins agréés par le Canada, durant laquelle rien n’est négligé, de la prise de sang à  l’analyse d’urine en passant par la radio des poumons. « Une demande de résidence permanente ne sera pas acceptée si l’état de santé du demandeur présente un risque pour la santé ou la sécurité publique ; ou risque d’entraîner un fardeau excessif pour les services sociaux ou de santé », précise Immigration Canada. Pour immigrer, autant être en bonne santé !

À chaque immigrant son traitement

Pourtant si comme moi, vous êtes Français, les accords entre les deux pays permettent d’être couvert dès son premier jour d’arrivée. Et cela marche également pour la majorité des pays « qui donnent les mêmes avantages aux Québécois dans l’autre sens », explique Marie-Ève Bédard du ministère de la Santé et des Services sociaux. Traduction : les pays riches, car peu de Québécois font le grand saut vers les pays pauvres, à l’avenir bouché. L’universalité du système de santé, tant vantée par Marc Lortie de la RAMQ, en prend un coup. Comme pour se disculper ou atténuer l’indignation potentielle, le ministère rappelle que « cette mesure s’applique également aux Québécois expatriés qui reviendraient s’établir dans la province ». Raison de plus pour le supprimer, non ?

Dans les faits, « 84% des personnes concernées par le délai sont des immigrants et des travailleurs temporaires ; sur les 16% restant, beaucoup viennent d’autres provinces et sont  donc couverts par leur régime d’origine », précise Rachel Heap-Lalonde. En 2007, une otite aggravée avant l’échéance de trois mois a donc valu à la famille Abiassi une dette de 28 000 dollars à l’Hôpital Sainte-Justine. « Nous avons reçu notre carte d’assurance maladie une semaine plus tard ! », ironise le père de famille qui a déposé en juin dernier un recours devant le Tribunal Administratif pour contester le délai de carence. Pour l’hôpital, il faudra des années pour récupérer une telle somme ; pour les immigrants, c’est un message d’accueil chaleureux qui les endette à long terme tout en les soumettant aux pressions des hôpitaux qui veulent récupérer leur argent.

« Depuis 2001, ce genre de cas se multiplient, certains atteignent 70000 dollars ! Comment voulez-vous payer ? De plus, les hôpitaux appliquent souvent le tarif «visiteur», une surfacturation de 5 fois supérieure au tarif de base ! », rapporte la coordinatrice de la Coalition

Santé pour toutes et tous. Sachant qu’il faut en moyenne 10 ans à un immigrant pour retrouver son emploi d’origine et donc un salaire décent… Alors, certains malades préfèrent attendre et c’est encore plus grave. Car au bout de trois mois, leur cas coûte bien plus à la société et leur santé s’en trouve d’autant plus en danger. Pour empêcher les fraudes, le gouvernement a créé un système encore plus coûteux.

Ouverture au privé ?

Pourquoi alors autant s’acharner à défendre un système jamais vraiment évalué ? « Le ministère essaie de faire entrer dans les esprits l’idée d’un recours au privé, en l’appliquant sur certaines personnes plus vulnérables », croit Rachel Heap-Lalonde.

En effet, malgré une information pas toujours bien distillée aux candidats à l’exil, le ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles leur conseille de recourir à une assurance privée, « un peu comme les Québécois prennent une assurance voyage quand ils partent à l’étranger », insiste innocemment Marie-Ève Bédard, du ministère. Sauf qu’ici, il ne s’agit ni de vacances, ni  d’étrangers, mais de personnes venues se construire une vie dans leur nouveau pays et répondre aux besoins de main d’œuvre de celui-ci. Et le ministère de s’enfoncer davantage:

« Nous souhaitons avant tout défendre le système public, pour cela on dévolue un certain volume de travail au privé, comme c’est déjà le cas pour certaines opérations ». Défendre le système public en l’ouvrant au privé ? Inquiétant comme logique…

Limitées, remplies de petites clauses, réservées aux personnes en bonne santé, les assurances de ce type varient de 300 à 1000 dollars par personne et par année. Une somme faramineuse pour une famille qui doit supporter les coûts d’installation. La tentation de sacrifier la santé devient grande, d’autant que les personnes soumises au délai de carence sont celles issues des pays les plus pauvres, celles pour qui les frais d’immigration sont déjà les plus lourds à porter.

Aujourd’hui, Marie-Eve Bédard assure pourtant que « le délai de carence est là pour rester ». Et ce n’est pas le Parti Québécois endormi sur les lauriers de son projet depuis 2001 qui va l’en empêcher. « Ne pas prendre d’assurance, c’est un pari et un choix », explique le ministère. Maintenir le délai de carence en est un autre, politique qui plus est, cela s’appelle la discrimination en santé.

 Article publié dans l’édition de printemps 2009 du journal montréalais, Le Jumelé .


ÉLÈVES HANDICAPÉS D’ORIGINE ETHNOCULTURELLE : LA LENTE PRISE EN COMPTE D’UNE PARTICULARITÉ

9 mai 2009

 

En organisant sa 11e journée Minorité Invisible sur le thème «Le système éducatif et les élèves handicapés d’origine ethnoculturelle », l’Association multiethnique pour l’intégration des personnes handicapées (AMEIPH) garde le cap d’un dossier ouvert depuis plus 5 ans. Pour qu’enfin soit considéré le double obstacle « handicap et origine ».

Lorsqu’en 2003, l’hôpital Sainte Justine diagnostique à son enfant un trouble envahissant de développement, Sylvie Mouna entre dans un labyrinthe. « Centre de réadaptation, école, CLSC, plans d’intervention multiples et parfois contradictoires… Chacun faisait de son mieux mais je m’y perdais ». D’autant qu’à l’époque, Sylvie arrive tout juste au Québec: « Tout était nouveau, je ne savais rien sur l’autisme, ni sur les services offerts ». Aujourd’hui, son fils âgé de 10 ans a rejoint une classe spécialisée dans une école régulière. Pas peu fière de s’être sorti des méandres administratifs, sa mère en a fait une vocation: depuis 2007, elle travaille pour l’Association multi-ethnique pour l’intégration des personnes handicapées.

Notre association est née il y a 25 ans de plusieurs parents démunis devant des services mal adaptés pour les personnes handicapées », raconte Teresa Peñafiel, coordinatrice de la promotion à l’AMEIPH. Il y a 5 ans, l’association a décidé de s’attaquer plus particulièrement à la question des élèves handicapés d’origine ethnoculturelle afin de recenser les obstacles auxquels font face les parents. Il en résulte un document édifiant qui, en 2006, attire l’attention des instances. Alors, plus question de lâcher prise !

Gestion individuelle, faillite collective

En ligne de mire: la gestion de ces dossiers bien particuliers. Certes, le ministère de l’Education forme et sensibilise les intervenants aux réalités des communautés mais la gestion des dossiers, individuelle, au cas par cas, favorise le hasard. «Tout dépend si notre interlocuteur a le temps de gérer des dossiers aussi lourds, comprend la réalité des familles, connaît bien les ressources disponibles », argumente Sylvie. Et c’est bien là le problème, « tant que les instances ne s’engagent pas avec une approche définie dans des textes précis, gravés dans le marbre de la loi, le problème demeurera », prédit Teresa. Car l’impact sur la famille d’un élève handicapé est considérable et les problèmes s’entremêlent.

Au quotidien d’élever un enfant en difficulté s’ajoutent les contraintes pour trouver un travail, s’intégrer, s’installer… Tout en répondant aux sollicitations.

Familles immigrées, familles tiraillées

Face à la difficulté de trouver un service de garde adapté, Sylvie Mouna a d’abord été contrainte d’arrêter toute activité. « Heureusement que mon mari travaillait » précise-t-elle, « et que face à la situation de plusieurs parents comme moi, l’école s’est démenée pour trouver une solution ».

Mais quid des familles monoparentales ou des écoles qui ne peuvent assurer un tel service ? Comment concilier les demandes d’implication de l’école, les rendez-vous avec des spécialistes et le quotidien d’un enfant handicapé avec un travail ?

Alors reste l’aide sociale, mais on sait ce que c’est: pas de quoi vivre, à peine de quoi survivre. Et ce n’est pas faute de volonté. Juste la réalité de familles qui peinent davantage à trouver un emploi payant, qui ont beaucoup sacrifié pour venir ici et ne peuvent se permettre de rester longtemps sans activités, qui ne possèdent pas encore de réseau pour les soulager. Les tensions peuvent naître de cette incompréhension entre l’école qui demande de l’investissement et des parents qui ne peuvent la satisfaire.

Dans son quotidien de médiatrice, Sylvie fait le lien entre les deux parties : « les familles se sentent à l’aise puisque je suis moi-même immigrante et mère d’un enfant autiste. Beaucoup m’avouent ne rien comprendre au système éducatif et aux méthodes proposées ». « Pourtant la place des parents est essentielle pour ces enfants. Ils doivent être des partenaires de l’école, pas des obstacles », rappelle Teresa.

Maudite loi 101?

 La barrière de la langue est également évoquée. « Dans ma langue, il n’y a pas d’équivalent pour «autisme» et c’est mal vu dans ma société d’origine », raconte Sylvie. « Certaines écoles ont des intervenants qui peuvent faire l’interprète » rétorque le Ministère de l’Education. Oui, mais justement, certaines, pas toutes. Le communautaire vient donc à la rescousse. L’association a rédigé le guide « Pas comme Pinocchio» pour aider les familles à se repérer. Un guide très complet et apprécié des familles et des intervenants. « Nous l’avons déjà traduit en espagnol mais souhaiterions que les instances prennent le relais car nous manquons de ressources. Sa traduction aurait un impact énorme ».

Au ministère, on brandit la loi 101 qui empêche un tel projet. Si bien que la défense du Français nuit à la bonne intégration des nouveaux arrivants dans la société. Il ne s’agirait pourtant pas d’une brèche dans la francisation, mais juste d’un moyen de mettre à la portée de tous, immédiatement, des informations essentielles pour faciliter le travail de tous et alléger les problèmes des familles.

Article publié dans l’édition d’hiver 2009 du journal montréalais, Le Jumelé.


IMMIGRATION Á LA QUÉBÉCOISE : UN MODÈLE AMBITIEUX, Á PARFAIRE

1 janvier 2009

 

 

Dans un débat sans concession où chacun aura joué sa partition avec brio, défendant ses arguments avec talent et conviction, les panélistes se sont finalement accordés sur une chose: il n’existe pas de formule magique à l’intégration. Et bien qu’imparfait, le modèle québécois par son ambition, mérite encore la confiance pour peu qu’on lui donne les moyens de sa réussite.

 

Animée de mains de maître par Léo Kalinda, journaliste à Radio-Canada, la rencontre entre l’historien Éric Bédard, le philosophe Daniel Weinstock, l’avocate Johanne Doyon et le directeur de la Maison internationale de la Rive Sud, Noureddine Belhocine aura pris des allures de débat télévisé. Un vrai round de campagne électorale où les idées fusent, les arguments rebondissent sur un rythme propre à ne jamais lasser. Le modèle québécois d’intégration fait parler. Mais justement, quel est-il ce fameux modèle québécois ? « Il se situe à mi-chemin entre le modèle républicain à la française et son opposé multi-culturaliste anglo-saxon », répond Noureddine Belhocine. « Unique en son genre, il se base sur la volonté de prendre le meilleur des deux modèles dont il s’inspire, tout en profitant du recul historique pour ne pas en commettre les erreurs ».

 

S’il peut pencher d’un côté ou de l’autre, selon le contexte et les temps de l’histoire, Éric Bédard rappelle que c’est finalement la structure de la société, avec une majorité francophone et deux minorités autochtone et anglophone, qui en a conduit la nécessité. Peut-être, mais il fait des envieux et « pourrait bien inspirer des pays européens enfermés dans leurs modèles obsolètes », semble répliquer un membre du réseau   communautaire dans une courte séquence vidéo. Car le choix de confier la responsabilité de l’intégration aux réseaux des organismes communautaires fait également partie de ses particularités.

 

 

L’emploi comme consensus

 

 

Avec de telles précautions, où est-ce que le bât blesse, alors ? Simplement parce que la théorie n’est pas conforme à la pratique. Malgré les beaux discours, la volonté politique   fait défaut. Même si, comme le souligne Daniel Weinstock, l’intégration est avant tout affaire de relation entre citoyens, « comment se satisfaire que dans une société multiculturelle les communautés soient absentes des bureaux municipaux, des effectifs de police et si peu présentes dans la fonction publique en général ? », s’interroge Noureddine Belhocine. Et « comment expliquer ce silence assourdissant de la ville de Montréal sur le dossier de l’intégration, alors qu’elle est une métropole particulièrement concernée », rapporte Annick Germain, de l’Institut National de la recherche Scientifique.

 

 

 

Peut-être parce que l’intégration et son corollaire, l’immigration, sont devenues des enjeux politiques majeurs à manier avec dextérité et donc précaution. « Depuis le 11 septembre, beaucoup de choses ont changé », explique Maître Doyon, qui en connaît un rayon pour travailler sur le dossier d’Adil Charkaoui. « Cet évènement a conduit à un recul du droit pour les immigrés. Aujourd’hui, le principe de tous égaux devant la loi n’est plus toujours vrai ». De quoi créer deux catégories de citoyens et renforcer les méfiances et les préjugés.

 

 

 

Quel que soit le modèle, peu importe le modèle, « l’intégration passe avant tout par l’emploi », s’accordent les panélistes. « Montréal possède sans doute les chauffeurs de taxi les plus instruits du monde », ironise Daniel Weinstock. Mais comment parler d’intégration quand justement les personnes sélectionnées pour leurs diplômes et leur compétences professionnelles ne peuvent exercer leur métier, se retrouvent confronter à l’invalidité de leurs diplômes et acquis professionnels ? Cela nourrit rancœurs et frustrations, terres fertiles pour la délinquance et l’insécurité, rappelle Noureddine Belhocine, sans oublier la tentation du repli communautaire.

 

 

Rester modeste

 

 

« Certains ne veulent pas s’intégrer », lance, un rien provocateur, Éric Bédard qui refuse de n’accuser que la seule société d’accueil. Pour se faire, il imaginerait un contrat, passible de pénalités en cas de non-respect. « Les immigrants ont un gros défi à relever, comme la maîtrise de la langue d’usage, à savoir le français, et l’intégration aux valeurs québécoises », assène-t-il. Mais le Québec choisit lui-même ses immigrants et la langue maternelle fait partie des critères de ce choix. Et puis, encore faudrait-il pouvoir « définir ces valeurs », rebondit Noureddine Belhocine, car elles « sont plurielles » embraye Daniel Weinstock.

 

Face à tous ces défis, « il faut rester modeste avec notre modèle », tempère Annick Germain. Et attendre les deuxièmes générations pour voir si le travail a payé. Pour ce faire, la sensibilisation incombe aux pouvoirs publics afin de lutter contre les préjugés, comme d’expliquer que le Québec a besoin de ces immigrants, et que la majorité veut s’intégrer. « Cela prend beaucoup de courage pour immigrer », rappelle Éric Bédard. Il     est toujours bon de le rappeler.

 

 

Article publié dans l’édition d’hiver du journal montréalais, Le Jumelé .


LE PUBLIC AU RENDEZ-VOUS

1 janvier 2009

 

Malheur aux retardataires qui ont dû se rabattre sur leurs seuls pieds pour suivre le débat des panélistes chargés de réfléchir au modèle d’accueil des immigrants à la sauce québécoise: l’auditorium de la Bibliothèque nationale affichait quasiment salle comble, le 5 décembre dernier.

 

ls n’étaient pas venus chercher des réponses, mais des éléments de réponses. Des pistes, des arguments, des idées… Réfléchir ensemble pour agir, pour mieux agir plus exactement. Car ce sont eux, ces centaines d’anonymes massés dans la Bibliothèque nationale pour assister à la rencontre de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées, immigrantes et sans statut, qui travaillent quotidiennement à rendre le modèle d’intégration québécois efficace et cohérent.

 

Au total, plus de 270 personnes avaient fait le déplacement pour assister aux joutes verbales de l’historien Éric Bédard, du philosophe Daniel Weinstock, de l’avocate Johanne Doyon et du directeur de la Maison internationale de la Rive Sud, Noureddine Belhocine, sur le thème « L’intégration des immigrants au Québec: un modèle avant-gardiste mais imparfait ». Ce modèle, ils en connaissent les forces et les faiblesses.

 

Depuis longtemps, le gouvernement provincial a délégué au milieu communautaire la lourde responsabilité d’assurer le « vivre ensemble » de notre société pluriculturelle. Véritable trait d’union entre la population accueillie et la société d’accueil, ils sont le visage de ce modèle unique au monde. Et c’est un peu leur travail qui est mis à mal et remis en cause lorsqu’éclatent les bulles médiatiques promptes à faire vendre du papier. Voilà pourquoi la question les intéresse, les anime, les mobilise. Au détour des petites séquences vidéos tournées avec certains d’entre eux, les doutes apparaissent que ne sauraient effacer les succès. Tous savent qu’il reste du chemin à faire.

 

 

Annick Germain donne un carton rouge au public

 

 

Attentive pendant les débats, la foule s’anime quand vient le temps de participer. Sondé par le journaliste Léo Kalinda sur des questions aussi diverses que « Est-il réaliste pour un immigrant de travailler dans son domaine ? » ou encore, « Les immigrants ont-ils tous les droits et aucune responsabilité », le public s’amuse devant l’incongruité de ces questions en agitant les cartons, côté vert pour le « vrai », côté rouge pour le « faux ». La réalité du terrain, ils la connaissent. Ici, rares sont les préjugés exprimés voulant que les immigrants viennent « voler le travail des pures laines » ou « s’enrichir sur le dos de la société québécoise ». La longueur du parcours, le courage pour tout quitter, tout recommencer, les difficultés rencontrées bien après l’arrivée, tout cela, les auditeurs le savent. Mais ils savent également que leur travail est essentiel pour continuer d’avancer et construire chaque jour ce modèle de qualité.

 

Quand l’animateur prend le pouls du public pour savoir si les personnes immigrantes au Québec ont modifié leurs habitudes de vie, la face rouge s’agite. Annick Germain, professeur-chercheur à l’Institut national de la recherche scientifique, ne manque pas de s’en amuser. « Vous êtes gonflés ! Et dans vos habitudes alimentaires, alors ? », leur rétorque-t-elle. Amusant en effet, lorsqu’on vit à Montréal et jouissons des spécialités du monde entier. Mais n’est-ce pas le signe que cet apport est justement accepté comme une douce évidence, une richesse intégrée, preuve que la société se construit dans cette diversité positive? La faible présence du public de la rue relativise, malheureusement, la portée des échanges. « Ne prêche-t-on que pour des convaincus ? », s’interrogent certains. Pour sûr qu’il aurait eu bien des choses à   apprendre, ce public de la rue, et que l’on peut regretter son absence. Pour sûr aussi, que l’annihilation des préjugés est une étape incontournable pour permettre d’intégrer. Trop souvent utilisées à des fins partisanes, les questions relatives à l’immigration et aux immigrants restent encore trop passionnées, loin d’une réalité qu’il est de bon ton de rappeler: le pays a besoin de ces immigrants.

 

Mais gageons tout de même que le travail des organismes communautaires permette de faire passer le message et de créer la rencontre afin de mieux se comprendre et cohabiter. Car au final, tout le monde aurait à y gagner.

 

 

Article publié dans l’édition d’hiver du journal montréalais, Le Jumelé .

 


OBAMA, DERRIÈRE LE NUAGE

1 janvier 2009

 

                                                                                                                                                                                  Dans le concert de louanges suscité par l’élection du 44ème président américain, tout esprit critique semble disparaître, comme si de l’ombre, les États-Unis retrouvaient la lumière, comme si la seule élection d’un homme de couleur, toute aussi symbolique soit-elle, redorait le blason de cette démocratie de l’oncle Sam, qu’il est si bon de décrier. Pourtant, qu’on se le dise, depuis le 20 janvier, la Maison Blanche n’abrite pas un sauveur.

 

C’est un scénario digne de l’une des meilleures fictions hollywoodiennes. Quoi que, dit en passant, on aurait sans doute trouvé les ficelles un peu grosses pour un tel blockbuster américain. Né d’un père Kenyan et d’une mère américaine sur la petite île paradisiaque d’Hawaii, à une époque où, dans certains États sudistes, le simple fait de regarder une femme blanche pouvait valoir la mort à un homme de couleur, le jeune Barack Hussein Obama n’a pas eu la vie facile. Délaissé par son père pour une bourse à l’université d’Harvard à deux ans seulement, bringuebalé d’Hawaii aux quartiers pourris de Djakarta dès 6 ans, puis de la banlieue chic indonésienne vers son île de naissance pour s’installer finalement chez ses grands-parents, le jeune homme se perd entre ses deux identités et sombrent dans la drogue et l’alcool. « Junkie, accro à l’herbe : en tant que jeune noir, voilà le rôle qu’on s’attendait à me voir jouer  », expliquera-t-il plus tard. Un rôle qu’il refuse finalement pour obtenir une licence en sciences politiques à la Columbia University de New York. La suite, on la connaît : quatre ans seulement après être devenu le seul représentant afro-américain au Capitole comme sénateur de l’Illinois, il bat son adversaire républicain John McCain pour devenir le premier président noir des Etats-Unis. Le rêve américain est en marche et un court instant, on replonge dans les ascensions sociales que contait le cinéma américain des années 80. Avec un second prénom pareil, c’était pourtant loin d’être gagné !

 

Un contexte… favorable

 

 

Pour sauter les étages qui mènent au sommet, il aura grillé la politesse à Hilary Clinton, favorite des sondages. « Son éloquence, sa facilité à créer un lien avec le public l’a sans doute avantagée », explique Julien Tourreille chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM. Moins expérimenté, celui à qui on prédisait un avenir pour 2012 au sein du parti Démocrate n’aura pas attendu jusque là. « Barack Obama a apporté un vent de fraîcheur, il a su remotiver les électeurs  ». Le taux de participation énorme et la victoire la plus large des Démocrates depuis 1964 en témoignent.

 

                                                                                                                                                                               « La lassitude suscitée par l’administration Bush l’a également bien aidé. Il aurait sans doute eu plus de mal sans lui », précise Julien Toureille. Facile, en effet, de passer après un président dont la côte de popularité termine plus faible encore que celle de Nixon au moment de sa démission !

 

Positionné sur le thème du changement – une évidence – par son conseiller, ancien journaliste, David Axelrod, Barack Obama a également su éviter les clivages d’un Jesse Jackson qui arguait sur la culpabilité des blancs pour le ségrégationnisme. Une condition qui, en plus du vote des jeunes et des communautés, lui a permis de capter l’électorat des Blancs.

 

                                                                                                                                                                      « Barack Obama a concrétisé l’idéal de Martin Luther King. Il a su marquer une rupture par rapport au baby-boomers en passant au-delà des clivages entre les conservateurs républicains et les progressistes démocrates  ». Au risque de sombrer dans la démagogie ? « Il est certain que ses discours insistent plus sur la rhétorique que sur des propositions concrètes. A cet égard, Hilary Clinton maîtrisait sans doute mieux ses dossiers  ». Pas suffisant toutefois pour devenir la première femme présidente.  

 

 

« Les nuages vont s’évanouir… »

 

 

Mais la forme compte autant que le fond, si ce n’est plus, dans une course à la présidence. Même Michael Moore ou Noam Chomsky se sont laissé séduire par le grand orateur Obama. « Je l’ai soutenu comme le moins pire des deux  », nuance ce dernier (1). « Dire qu’un tel miracle ne peut se passer qu’aux États-Unis, c’est juste le reflet du racisme occidental : la Bolivie a élu un président indigène pour la première fois depuis 500 ans et on en parle beaucoup moins !  ». Rabat-joie l’intellectuel libertaire à lunettes ? Dans certains pays comme le Canada ou la France, difficile malheureusement d’imaginer voir élire un premier ministre noir ou un président maghrébin. Alors, le rêve américain nourrit les fantasmes et il est impensable de ne pas apprécier le chemin parcouru.

 

L’histoire est si belle, parsemée d’anecdotes comme le peu d’intérêt d’Obama pour la politique, au départ, son idéalisme, sa préférence pour le milieu communautaire où il travaille comme animateur social pour 800 dollars par mois alors qu’une carrière confortable se dessine dans un grand cabinet financier. Qu’importe si sa femme gagne 325 000 dollars par an dans le même temps, qu’importe si lui aussi est passé par Harvard, a baigné dans cette culture… Cela nourrit les légendes, construit les mythes, justifie les tee-shirts, les posters et même… le salon de coiffure qui porte son nom au Soudan. Peut-on nous reprocher l’enthousiasme quand on s’endort le 19 janvier 2009 avec un président analphabète, manichéen et illuminé à la tête de la plus grande puissance mondiale pour se réveiller, quelques heures plus tard, avec un jeune homme beau, dynamique, intelligent, qui refuse d’agir trop vite et promeut le temps de réflexion nécessaire ? Un homme qui s’est opposé à la guerre en Irak, qui veut lutter contre le fossé énorme creusé entre les riches et les pauvres dans son pays, étendre la couverture santé, améliorer l’accès à la contraception, défendre le droit à l’avortement et l’union civile pour les personnes du même sexe. Comment résister, alors, à l’enthousiasme planétaire ?

 

« Les nuages vont s’évanouir, et alors, on le percevra tel qu’il a toujours été : une sorte de démocrate centriste, dans l’esprit de Clinton  », prévient Noam Chomsky. Un constat que partage Julien Toureille « même si le ton va changer, il ne faut pas oublier qu’il sera surtout là pour faire valoir les intérêts américains. Au niveau national comme international, il va décevoir. Regardez juste en Afghanistan : il est partisan d’envoyer plus de soldats  ».

 

 

Obama n’est pas une colombe

 

Certes, dès son intronisation, il n’a pas tardé à respecter ses promesses de fermer Guantanamo et d’interdire la torture comme méthode d’interrogatoire, mais ses premières nominations conduisent à une évidence : le Grand soir n’est pas pour aujourd’hui à la Maison Blanche, même pas une révolution de palais. Certaines têtes restent en place, comme le secrétaire à la Défense Robert Gates, ancien de l’administration Bush, d’autres, comme Emmanuel Rham, refont surface après avoir fréquenté les locaux sous l’ère Clinton et les va-t-en-guerre sont toujours en place sous les traits de Joe Biden et Hilary Clinton. Peut-être est-ce une stratégie pour obtenir l’appui nécessaire des Républicains au parlement sur certains dossiers ? Peut-être est-ce une manière de tuer définitivement l’opposition ou les concurrents, comme Hilary Clinton ? L’homme est fin stratège, tout reste possible, mais l’aile gauche du parti s’interroge.

 

« Diplomatiquement, il va faire comme Condoleezza Rice  », prédit Noam Chomsky « quelques mots de diplomatie, puis la menace de la force  ». François Brousseau, chroniqueur d’affaires internationales à Radio Canada, le confirme : « Il y a chez lui une persistance de l’esprit cow-boy et de la pensée magique qui l’accompagne : on tue les méchants, puis on aura gagné et le problème sera réglé. Ses déclarations de candidat (…) étaient même plus radicales, à l’occasion, que celles d’un George Bush !  » (2). Pour sauver le monde, il faudra donc attendre.

 

 

Le changement ? Quel changement ?

 

 

Même son de cloche du côté de ses promesses intérieures. En matière de santé, s’il veut améliorer le système, il ne remet pas en cause l’échec du privé. Malgré le peu d’impact que prévoient les économistes, il insiste pour baisser les impôts des classes moyennes, sa clientèle électorale. Quant à ses velléités de revoir l’ALENA, elles seraient moins affirmatives en coulisses.

 

Ajoutez à ces éléments son passé à faire campagne pour Clinton, un référentiel religieux catholique, baptiste, méthodiste qui le rapproche de Bush au rayon des culs-bénits au pouvoir, vous aurez les ingrédients pour doucher l’enthousiasme.

 

Mais le contexte intérieur et extérieur pourra toujours le servir pour expliquer qu’on ne change pas le monde en seulement quatre ans, et que l’héritage républicain, ajouté à la crise, était trop lourd à porter. Si pour l’instant, la « Obamania » ne flanche pas, à ce jeu-là, la symbolique ne suffit pas et seule son action comptera.

 

(1)   « Noam Chomsky : regard critique sur l’Amérique ». Interview pour le Monde.fr, 16 janvier 2009.  http://www.lemonde.fr/archives/visuel/2009/01/16/noam-chomsky-regard-critique-sur-l-amerique_1142592_0.html

(2)   « Attention aux mirages ! ». L’actualité. Février 2009

 

 

 

 

Article publié dans l’édition de janvier-février du journal montréalais, L’Interligne .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


LE RETOUR DE L’INTERVENTIONNISME

1 janvier 2009

                                                                                                                                                                                  

Après tant d’années de laisser-faire, d’autorégulation des marchés et de désengagement de l’ Etat, les certitudes libérales s’effritent. Et face à la crise, gouvernements et économistes ressortent des cartons ce bon vieux John Maynard Keynes, père de l’interventionnisme d’ Etat.

 

« Il y a quelques années, être moderne passait par le tout privé  », s’amuse Wouter Bos, ministre travailliste des finances des Pays-Bas « en 2003, la première chose que j’ai faite pour montrer combien j’étais un leader socialiste moderne et efficace a été d’effacer dans ma déclaration de principe la ligne disant que mon parti devait nationaliser les banques. Il y a deux mois, c’est pourtant ce qu’on a fait ! » (1). Ironique, n’est-ce pas ?

 

Que sont nos belles certitudes devenues, celles qui dictent que l’offre et la demande, la main invisible, permettent d’assurer le fonctionnement du système ? « Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale américaine, s’est trompé sur toute la ligne en imaginant que le marché éliminerait de lui-même ceux qui prendraient trop de risques. Au contraire, ils ont contaminé tout le secteur financier », raconte Yvon Fauvel, professeur au département des sciences économiques de l’UQAM. Résultat : une crise financière américaine sans précédent depuis 1929 qui plonge le monde dans la récession.

 

 

L’ E tat à la rescousse

 

 

Á des degrés divers, tous les gouvernements ont chanté les louanges de cette sélection économique naturelle qui permet au marché de retomber sur ses pieds comme un chat lâché du troisième étage. Pourtant aujourd’hui, force est de constater qu’ils ne savent plus bien où ils en sont nos apôtres des politiques monétaires, empêtrés dans les plans de relance, prêts aujourd’hui à de grandes politiques budgétaires pour sauver le secteur financier – le premier à réclamer un désengagement général de l’É tat pour « libérer  » le marché – ou encore General Motors, une entreprise dont la gestion catastrophique a conduit à une situation non moins inquiétante : « Il est difficile d’avoir de la sympathie pour cette compagnie mais beaucoup d’emplois sont concernés et cela aurait des conséquences dramatiques en cascade si on ne faisait rien », justifie Thomas Mulcair, député d’Outremont et membre du Comité permanent des finances. « Mais cette aide suppose en contres-partie un plan clair de sortie de crise  », ajoute Yvon Fauvel.

 

 

Ottawa contaminé

     

 

Bien que préservé par un secteur financier que le Forum économique mondial considère comme très sain, le Canada n’échappe pas à l’effet domino de cette crise américaine. Nous voici donc en récession et même le parti Conservateur qui espérait sans doute se passer d’un plan est obligé d’intervenir.

 

A la veille de déposer son budget, le 27 janvier, le gouvernement Harper pense ressortir une recette qui a fait son succès électoral : la baisse d’impôt pour les classes moyennes, sa clientèle. Dur, dur d’imaginer un projet efficace et non partisan dans une situation politique aussi fragile. Pourtant même l’économiste républicain et texan Michael Brandl reconnaît que « ces baisses d’impôt de suffisent pas à elles seules  » (2). Et « le contexte ne s’y prête pas  », assure Yvon Fauvel, « la faute à une confiance des ménages en perte de vitesse, même au Canada, qui risquent de préférer l’épargne à la consommation pour prévenir les coups durs  ».

 

Pour soutenir les mesures fédérales, le ministre Jim Flaherty prépare déjà l’opinion publique à un déficit de plus de 30 milliards. « Le déficit n’est pas un problème en soi » tempère Yvon Fauvel, « ce qui compte, c’est le taux d’endettement et le nôtre est correct. Aujourd’hui, le déficit est nécessaire, ensuite il faudra le contrôler  ». Mais Thomas Mulcair l’annonce, le NPD n’appuiera sans doute pas ce budget conservateur : « c’est un vote de confiance et nous n’avons pas confiance en eux pour nous sortir de la crise  ».

 

 

Québec sur sa lancée

 

 

A l’échelle provinciale, Raymond Bachand l’assure, s’il est surprenant de voir les E tats-Unis et le Canada d’Harper se convertir à la philosophie keynésienne, le Québec a toujours su dépasser les luttes idéologiques pour un dosage pragmatique entre l’interventionnisme (exemple : Hydro-Québec) et l’idée que c’est au secteur privé de créer de la richesse. Pourtant le ministre du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation explique que : « s’il le faut, le gouvernement libéral accroîtra son influence sur l’économie  ». Dans cette gestion à la semaine, même le maintien du « déficit zéro » contre lequel son parti a basé sa campagne électorale n’est pas coulé dans le béton.

 

Avec pour objectif de soutenir l’activité, Québec base son plan d’intervention sur six mesures dont la hausse du salaire minimum, une contribution accrue à la Société Générale de Financement du Québec pour qu’elle soutienne les entreprises actives et l’augmentation des investissements en infrastructure d’ici 2013.

 

Des « mesurettes » pour certains en comparaison avec les chiffres pléthoriques annoncés ici ou là pour enrayer la crise. « Mais le Québec est dans une situation moins critique que beaucoup. Notre province profite d’une économie très diversifiée, multisectorielle et de plus, nous avions déjà de l’avance dans nos projets en infrastructure  », explique Raymond Bachand. Un gageur selon Yvon Fauvel qui explique que pour être efficaces, les investissements publics doivent porter sur des projets engagés rapidement, comme les travaux d’Hydro-Québec cet été ou les travaux de rénovation dans le secteur routier et des transports.

 

                                                                                                                                                                                        Le capitalisme menacé ?

 

 

Quelque soit la qualité des mesures annoncées, le Canada comme le Québec gardent les yeux rivés sur les premiers résultats de l’administration Obama. « Mais ils ne peuvent se répercuter sur notre économie si on conserve l’actuel gouvernement fédéral d’extrême droite  », soutient Thomas Mulcair, plaidant la cause de sa coalition.

 

« L’économie étant mondiale, on ne peut pas ne pas être touché  », concède quant à lui Raymond Bachand. Avec 80 % des exportations vers le marché américain, quand les E tats-Unis toussent, le Canada prend froid. Et bien heureux celui qui parvient à prédire quand cette crise prendra fin. « Chaque semaine les prévisions changent  », sourit un brin désabusé le ministre québécois.

 

Alors, crise finale du capitalisme ou énième crise cyclique nécessaire aux ajustements du capitalisme   ? « Au cours des 20-30 dernières années, nous avons baissé la réglementation sur les marchés financiers. Des risques énormes ont été pris que tout le monde paie aujourd’hui. Il convient de se doter des outils pour mieux encadrer les activités du secteur financier  », annonce Yvon Fauvel. Le retour de l’É tat en quelque sorte, y compris sur les marchés. Une position que ne renierait pas, là non plus, l’économiste Keynes, lui qui détestait les capitalistes et plaidait pour « l’euthanasie du rentier  » (3) cet être « cupide, méchant et angoissé dont l’obsession de l’argent s’explique par la peur de mourir  » (4). Selon lui, « la vie est faite pour vivre et consommer  ».

 

« Le capitalisme décadent, international mais individualiste, entre les mains duquel nous nous sommes retrouvés après la Guerre, n’est pas un succès. Il n’est pas intelligent, il n’est pas beau, il n’est pas juste, il n’est pas vertueux – et il ne livre pas la marchandise. En bref, nous ne l’aimons pas et nous commençons à le mépriser  », disait Keynes en 1933 (5). On sait ce qu’il advînt ensuite pour relancer l’économie mondiale…

 

 

(1)      Intervention faite lors du colloque organisé par le secrétaire d’Etat français chargé de la prospective, en partenariat avec Le Monde et le Financial times. « Le chemin du postcapitalisme », Hervé Kempf. Le Monde.fr. 14 janvier 2009.

(2)      « La dette : le fardeau légué par Bush ». La Presse Affaires, Lundi 19 janvier.

(3)      John Maynard Keynes, « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie », 1936.

(4)      « John Maynard Keynes, ou le triomphe de l’anticapitalisme », Oncle Bernard. Charlie Hebdo du Mercredi 14 janvier 2009.

(5)      John Maynard Keynes, « De l’autosuffisance nationale », 1933.

 

 

Article publié dans l’édition de janvier-février du journal montréalais, L’Interligne .


MONT-ROYAL : UN COMTÉ DÉFINITIVEMENT LIBÉRAL ?

1 novembre 2008

                                                                                                                                                                                

 

Avec 70 % des votes en mars 2007, Pierre Arcand aborde ce nouveau scrutin dans le rôle de favori. Le Parti Québécois aura-t-il les moyens de contrer son principal adversaire ?

 

 

A la place d’un électeur amateur de pari, s’il fallait choisir où désigner à l’avance un vainqueur au soir du 8 décembre, je miserais sans doute pas mal d’argent sur Pierre Arcand. Non que les adversaires du député de Mont-Royal, Simon Robert-Chartrand en tête, manquent de qualités, mais son score de 2007 couplé à l’histoire d’amour qui unit le PLQ à la circonscription depuis 1973 plaident en faveur de l’ancien président de Corus Québec. Des certitudes que tempère le principal intéressé : « si je suis confiant, je ne sous-estime pas mes adversaires, c’est un principe qui m’a permis de réussir en affaire. Rien n’est jamais gagné !  ».

 

La prudence reste de mise donc, même si en face, le candidat du Parti Québécois semble un peu résigné reconnaissant que son travail actuel consiste d’abord « à partir à la recherche de nos militants pour leur redonner confiance ». Histoire de faire mieux qu’en 2007 où Zhao Xin Wu suivait Pierre Arcand à la seconde place avec seulement 9,69 % des voix.

 

Pour y parvenir, le Parti Québécois compte sur les milieux modestes du comté. « Dans le bas de la circonscription, notre message rejoint la population car le Parti Québécois a toujours défendu les populations des classes moyennes et défavorisées  », avance Simon Robert-Chartrand. Pour exemple, il rappelle notamment l’instauration des Centres de la Petite Enfance…

 

Les garderies ? Un argument pas innocent quand on connaît les besoins en la matière dans la partie Côte-des-Neiges de la circonscription. Pierre Arcand le sait et ne laisse pas son adversaire jouer seul sur ce registre : « sur les quatre prochaines années, nous promettons 20000 places supplémentaires en garderie au Québec, il est important que la circonscription en profite car elle a des besoins  », annonce-t-il.

 

 

Vers un vote sanction ?

 

 

Circonscription à deux visages rassemblant Ville Mont-Royal et Côte-des-Neiges, Mont-Royal choisira donc sans doute entre ces deux candidats sont prochain député. Et dans cette course, Pierre Arcand part avec une longueur d’avance : celle d’y avoir été élu une première fois, il y a moins de 20 mois. « Aujourd’hui, je suis un meilleur candidat, j’ai plus d’expérience et une grande connaissance des dossiers. J’ai notamment était adjoint parlementaire au ministère des finances de Raymond Bachand, président du Conseil du trésor et vice-président de la commission de l’éducation  », explique-t-il.

 

Nouveau venu dans le paysage électoral, Simon Robert-Chartrand reconnaît quant à lui que « ce n’est pas gagné d’avance, mais je pense avoir les qualités pour faire un bon candidat  ». Diplômé en Science Politique à l’Université de Montréal, le candidat péquiste raconte avoir rejoint le Parti Québécois en 2004, puis soutenu Pauline Marois dans la course à la chefferie. « C’est un parti qui correspond à mes valeurs : de centre gauche, social-démocrate, souverainiste avec une plateforme écologique très intéressante  ». Pour sa première élection, il s’appuie sur le dynamisme de sa jeunesse pour s’accommoder de « cinq heures de porte-à-porte certains jours  » !

 

Sa chance, il l’imagine du côté des élections anticipées, loin des batailles de chef pour savoir qui a commencé. « Monsieur Charest les a déclenchées de manière opportuniste. C’est un deuxième tour de piste mais aussi une très bonne occasion pour nous de faire nos preuves d’autant que je ne suis pas certain que cette décision gouvernementale, peu appréciée des électeurs, favorise vraiment le PLQ. D’autant qu’en 20 mois, il n’a rien fait et nous ressert en plus la même plateforme qu’en 2007 ».

 

Fort logiquement, Pierre Arcand ne le voit pas du même œil et rejette le spectre du « vote-sanction ». « Personne ne veut jamais d’élections mais c’est la démocratie. Notre programme de qualité devrait attirer les électeurs vers les urnes  ». Fin des débats le 8 décembre…

 

 

Article publié dans l’édition de novembre-décembre du journal montréalais, L’Interligne .