La « déclaration d’amour pour le Canada » du président français Nicolas Sarkozy a déchaîné les passions à travers le Québec. Au triomphe des fédéralistes ravis de s’accaparer ses propos, les souverainistes oscillent entre embarras, surprise et accusation d’ingérence. Le nouveau chef d’état français peut quant à lui se féliciter : son passage a été remarqué.
Pour un temps, on se croirait revenu à l’époque du général De Gaulle et de son fameux discours depuis la terrasse de l’Hôtel de Ville de Montréal conclu par le vibrant « Vive le Québec libre ! ». Cette déclaration historique raisonne dans bien des têtes au moment de savoir si, 41 ans plus tard, son contemporain Nicolas Sarkozy a fait une erreur diplomatique ou réconcilié pour de bon le Canada et la France.
Une chose est sûre, à défaut d’avoir illuminé le sommet de la Francophonie par sa présence, Nicolas Sarkozy a pu s’envoler le cœur léger vers les cieux américains pour sauver le monde capitaliste : son absence a moins fait parler que ses déclarations pour un « Canada uni ». En un minimum de temps, il s’est assuré une exposition médiatique maximum. Voilà ce qu’on appelle une opération réussie !
Car depuis ses premiers pas et surtout, son retour triomphal sur le devant de la scène politique, l’homme s’est construit une stratégie imparable pour parvenir au sommet : une présence médiatique de tous les instants. Comme ministre de l’Intérieur, il ne rate jamais une occasion d’aller sur le terrain, de couvrir le moindre fait divers, de se montrer encore et toujours… à condition que les caméras suivent. Le voir partout doit suffire à prouver son action à tel point qu’on se demande comment l’homme travaille entre ses déplacements, ses joggings, ses séances photos, ses interviews et ses plateaux télés. Il en fut ainsi quand il était ministre, puis candidat et aujourd’hui encore, devenu président, il nous ressert la sauce. Quatre mois après son élection, Nicolas Sarkozy est déjà apparu 224 fois dans les journaux télévisés contre 75 pour Jacques Chirac 5 ans plus tôt… Pas mal pour un président qui annonce une réforme par jour ! On ne compte plus les couvertures, les reportages et les articles qui lui sont consacrés dans Paris Match . De sa soif inaltérable de présence médiatique, le président français ne recule devant rien et met en scène sa vie privée, au point d’organiser une conférence de presse sur son lieu de vacances.
Savoir choisir ses amis
Au cours de ses longues années de politique locale et nationale, Nicolas Sarkozy fréquente les grands de ce monde et tisse ses liens de préférence avec les milliardaires bien placés. Son mandat de maire de Neuilly, une des communes les plus riches de France, aide aux rencontres fructueuses. Son omniprésence dans les pages du Paris Match surprend moins lorsqu’on sait que le journal appartient au groupe Lagardère, dirigé par Arnaud Lagardère que Nicolas Sarkozy appelle affectueusement son « frère ». Ni de sa présence soutenue au journal télévisé de TF1, chaîne appartenant à Martin Bouygues, parrain du fils de Nicolas Sarkozy.
Ce n’est pas un scoop, le président de France aime ce qui brille. Ce n’est pas pour rien que certains raillent son style « bling-bling ». Peut-être est-ce son héritage familial, lui qui est issu de la petite noblesse hongroise ? En France, il côtoie Vincent Bolloré, François Pinault, Serge Dassault ou encore Bernard Arnault. Une belle brochette de portefeuilles garnis, qui plus est propriétaires de grands médias. De quoi offrir à Sarkozy une tribune digne de son numéro. A l’étranger, ses mécènes se nomment Desmarais ou encore Mike Appe, ex-vice président de Microsoft qui lui offre une semaine luxueuse dans sa demeure sur le lac Winnipesaukee. Logique donc, que certains aient vu dans les déclarations fédéralistes de Sarkozy le résultat de ses liens avec la famille Desmarais.
En 1995, alors que Nicolas Sarkozy est au fond du trou, entamant sa traversée du désert après avoir soutenu Edouard Balladur contre Jacques Chirac, finalement élu Président, l’homme d’affaire canadien le prend sous son aile. Au moment de décorer Desmarais grand croix de la légion d’honneur, décoration nationale suprême en France, Nicolas Sarkozy rappelle d’ailleurs : " si je suis aujourd’hui président, je le dois en partie aux conseils, à l’amitié et à la fidélité de Paul Desmarais ." Le 6 mai 2007, Paul Desmarais est d’ailleurs sur la « short list » des personnes invitées à célébrer le nouveau président sur les Champs-Elysées, au Fouquet’s.
Mais si Nicolas Sarkozy a vraiment voulu renvoyer l’ascenseur à son généreux protecteur, mieux vaut regarder du côté des affaires : la fusion entre Gaz de France et Suez, dont la famille Desmarais est le principal actionnaire via le Groupe Bruxelles Lambert (GBL), et le renforcement de l’action française en Afghanistan permettant à Total, dont GBL détient également des parts, de conserver son aura dans la répartition des exploitations du pétrole.
Nicolas Sarkozy n’a sans doute fait qu’exprimer ce qu’il pense en vantant le Canada uni. Comment Pierre Desmarais aurait-il pu voir en lui " quelqu’un qui serait bien pour la France ", comme le rappelle le quotidien La Presse , s’il défendait des positions souverainistes ?
Sarkozy, l’Américain
Durant sa campagne, Nicolas Sarkozy s’est souvent vu reprocher son attirance pour les Etats-Unis et la culture anglo-saxonne. Pas très vendeur pour une opinion publique élevée à l’antiaméricanisme… Qu’on se le dise, son discours et ses idées viennent de là, lui qui au ministère de l’Intérieur emprunte au maire de New York le fameux concept de la « Tolérance zéro ». En 2007, durant sa campagne, il rêve de subprimes à la française pour favoriser l’endettement des ménages, pas assez important selon lui. Ces subprimes, fruit pourri venu des Etats-Unis, qui ont finalement provoqué l’effondrement du système financier international. Devant le Congrès américain, il se fend d’une vibrante déclaration d’amour concrétisée par une plus grande implication de la France en Afghanistan.
Rien d’étonnant donc, à ce qu’il prenne le contrepied de De Gaulle, anti-atlantiste dont la méfiance vis-à-vis des Américains et des Anglo-saxons nourrit la légende. Dans sa volonté d’attirer l’attention pour exister, il ne peut se permettre de vivre dans l’ombre du général. Des propos souverainistes le relègueraient au rang de simple héritier sans le démarquer. En intervenant aussi directement, Nicolas Sarkozy s’offre la chance de figurer lui aussi dans les livres comme le président qui a modifié l’approche française au Canada.
Monsieur « je sais tout ! »
De toute façon, il ne peut se taire. Il est comme ça, Nicolas Sarkozy, un enfant à qui on donne la parole dans une soirée d’adultes et qui la confisque pour attirer l’attention. Quitte à dire tout et son contraire pour se rendre intéressant. Il se rêve grand homme en prenant la posture, quelque soit le sujet. Omniprésent, omnipotent, omniscient comme le veut la vieille tradition française d’Ancien Régime, il s’exprime sur tout et ne dit jamais « je ne sais pas ». Avocat spécialisé dans le droit immobilier, grisé par le pouvoir, il pense que le plus important n’est pas tant ce qu’il dit que l’aplomb avec lequel il l’exprime, y compris sur des thèmes qui lui sont totalement étrangers. Tant que la couverture médiatique suit…
Ainsi, en 2007, il gratifie le journal Philosophie Magazine d’un cours sur la génétique dans un débat où il explique qu’on « naît pédophile » et que le suicide est inscrit dans les gênes ! De son discours, difficile de suivre un fil d’Ariane, il n’en sort qu’une bouillie intellectuelle. Alors qu’il demande à ses ministres de faire des économies, il explose le budget de l’Elysée. Il annonce une équipe restreinte ? Les effectifs élyséens grimpent de près de 100 personnes un an après sa victoire. Il pourfend le capitalisme immoral mais fréquente ses plus grands défenseurs et contributeurs. Il prône la valeur du travail en privilégiant les rentiers. Il se fait le défenseur de la France qui se lève tôt mais mijote une réforme fiscale exclusivement profitable aux ménages les plus riches. Enfin, n’oublions pas que l’homme qui vante l’union du Canada et cite en exemple l’Union Européenne, torpille cette institution depuis son élection avec notamment la création en parallèle de l’Union de la Méditerranée pour se rapprocher des pays africains sans passer par l’Europe.
Mais à l’extérieur, il est facile de se donner un statut de grand homme. Chirac l’avait fait avant lui. Qu’on ne s’y trompe pas, le courage politique de Sarkozy a pourtant ses limites. Pas question de parler d’Irak devant le Congrès américain, ni des droits de l’homme avec le dictateur lybien Kadhafi accueilli en grande pompe pour lui vendre des centrales nucléaires. Et que dire des chaleureuses félicitations à l’endroit de Vladimir Poutine lors de sa victoire pour le moins contestée ?
Tout ça pour ça
Finalement, les propos de Nicolas Sarkozy n’ont que peu d’impact. Si en 1967, le premier ministre Daniel Johnson avait besoin du soutien d’un personnage international pour défendre une place plus favorable du Québec dans le Canada, les Fédéralistes ne manquent pas d’appuis internationaux pour défendre un Canada uni. Il est somme toute surprenant de voir leur enthousiasme, loin des accusations d’ingérence lancées par le passé. Ont-ils besoin du soutien du colonisateur passé pour légitimer leur action présente ?
Quoi qu’il en soit le Québec n’est plus la France et l’avis de son président, tout vêtu de son beau costume de chef de l’Union Européenne, ne doit pas faire oublier que cette question demeure interne. Mais que les Souverainistes se rassurent : avec un ami pareil, pas sûr que le Canada soit servi.
Article publié dans l’édition de novembre-décembre du journal montréalais, L’Interligne.
Publié par benjaminvachet